Artichaut, destinée et neurochirurgie

« Un petit goût d’artichaut… »
Voilà comment s’était manifestée la petite voix à l’intérieur de ma tête lors de l’expérience tant attendue du premier vrai baiser que je recevais, tant attendue c’était le cas de le dire : plus de 30 ans pour ma première aventure amoureuse. Chacun porte sa croix paraît-il, cette petite voix souvent sarcastique voire même acrimonieuse était la mienne. Au vu des qualités de son caractère, j’avais même décidé de la baptiser « Gertrude », ce prénom Wagnerien aussi délicat que raffiné semblait lui aller comme un gant. Mais sur cette remarque particulière, elle semblait plus apaisée moins agressive et au lieu de simplement profiter de cette expérience inédite, je me retrouvais à analyser les faits en m’émerveillant de la perspicacité de la constatation.
Une saveur à la fois douce et légèrement salée et pour le moins insolite, une bonne définition de mes premières sensations. Et même au-delà de ce goût, mon premier amoureux comptait plusieurs points communs avec ce prince de Bretagne. Comme lui, son aspect extérieur était assez piquant, puis quand on arrivait au bout de l’épineux effeuillage, on découvrait un cœur fondant protégé d’un confortable duvet. Bref mon Roméo se trouvait résumé en une métaphore végétale: parfois cynique voire caustique, à coup sûr inhabituel, mais également tendre, prévenant et réconfortant si l’on se donnait la peine de regarder plus attentivement.

Mais comment l’idée saugrenue de fréquenter m’apparaissait-elle seulement passée la trentaine ? Pourquoi pas avant ? D’un naturel timide et ayant la réputation de l’éternelle bonne élève et jeune femme plus que sage, les candidats au poste de « petit ami » ne se bousculaient pas au portillon, associé aux perpétuelles remarques de Gertrude sur l’évidence que la vie amoureuse n’était pas faite pour moi, le temps passait sans que je me sente réellement concernée. L’agacement devant l’assurance de Gertrude quant à mon éternel célibat avait finalement réussi à me convaincre de tenter l’aventure.
Mon âme de scientifique décida de s’atteler à la tâche en l’abordant comme n’importe quel problème. Préalable essentiel, j’étudiais les options qui s’offraient à moi. Tout d’abord je songeais aux rencontres au sein de mes groupes d’amis : trop tard, ils étaient déjà tous engagés, en voie de l’être ou, comme me le susurrait Gertrude, affligés de tares rédhibitoires. J’avais encore de vagues souvenirs de « boîtes de nuit », le terme me semblait d’ailleurs autant galvaudé que le lieu, et je décidais d’éviter l’expérience : Gertrude semblait m’approuver, mon sens du rythme était proche du handicap physique et je ne me sentais pas capable de me lancer dans ce genre de parade amoureuse. Les collègues de travail peut-être ? Au sein d’une équipe exclusivement féminine, cela compliquait encore un peu plus la tâche.
Il ne me restait plus beaucoup d’options. Je décidais donc de me lancer dans l’aventure de la manière la plus romantique qui soit, c’est-à-dire sur le net. Les railleries incessantes de ma petite voix intérieure sur l’évidence de mon échec commençaient à ajouter à cette quête, une urgence que je n’avais pas ressentie jusque là, me poussant à répondre à toutes demandes de contact, même celle émanant d’un jeune homme ayant moins de 3% d’affinités avec moi. Je n’avais pas eu le temps de m’étonner qu’on puisse affecter un pourcentage chiffré si précis à une relation non encore débutée que Gertrude me suggérait que celui là, j’avais plus de chance de le trucider que de terminer ma vie dans ses bras. J'évinçais rapidement ce candidat aux statistiques peu favorables. Puis après quelques autres échanges épistolaires plus ou moins heureux et une première sélection que j’espérais inspirée, l’heure des premières rencontres arriva.

Le premier s’appelait Yoan. Nous étions tous les deux assez intimidés par cette rencontre en chair et en os, aussi les banalités de circonstances furent échangées assez maladroitement mais après une heure de balade à la recherche du restaurant idéal, je commençais à être plus à l’aise. Malheureusement, il n’en allait pas de même pour lui. Gertrude pensait qu’il s’agissait là plus d’un monologue que d’un dialogue. J’avais tendance à être d’accord avec elle. Pendant ma pause pour me repoudrer le nez, l’envie très forte de fuir par la petite lucarne des toilettes m’a brièvement traversée l’esprit. Cette envie était bien proche de devenir une action quand je réalisais avec force déception que j’avais laissé mon sac auprès de mon prétendant mutique. Nous avions planifié une séance au cinéma après le restaurant et sa présence à mes côtés a eu l’effet collatéral inattendu de faire passer le dernier blockbuster en date pour un chef d’œuvre du septième art, tant j’ai apprécié cette pause dans notre échange unilatéral. Le plus surprenant fut probablement qu’après cette demi-journée éreintante tant pour lui que pour moi, il a eu quelques difficultés à comprendre pourquoi je ne souhaitais pas continuer.
Je ne me laissais pas abattre pour autant et remontais directement en selle. Mon deuxième rendez vous avait lieu avec un certain Patrice dans le cœur historique de la cité au pied d’une fontaine. J’avais misé sur le côté romantique de l’endroit pour nous mettre d’emblée dans les bonnes dispositions. Patrice était beaucoup plus disert que Yoan et prit d’ailleurs l’initiative du choix du restaurant… Les petites terrasses ombragées de la vieille ville ne semblaient pas à son goût, il choisi donc de nous emmener manger dans une zone commerciale, plus économique selon lui. Très vite, Gertrude fut séduite par le grand pragmatisme de ce jeune homme, mon côté fleur bleue fut lui assez rapidement dépité. Qu’à cela ne tienne, je ne voulais pas gâcher l’occasion et j’en profitais pour lui suggérer de passer par un magasin d’électroménager pour investir dans un moulin à légumes qui me faisait cruellement défaut. Il accepta avec un grand enthousiasme, soupesant les différents ustensiles, me faisant un compte rendu détaillé des avantages et inconvénients de chaque modèle. Alors que je venais d’acquérir la Rolls des presse purées, c’est avec une grande injustice que je décidais de ne pas revoir Patrice, lui non plus n’a pas compris pourquoi.

Doucement mais sûrement je commençais à penser que Gertrude avait raison quant au caractère vain de ma recherche. C’est alors que je tombais sur le profil suivant : « Mesdemoiselles : vous cherchez le prince charmant ? Oyez, oyez, ce ne sera pas moi ;-). Intriguées ? Évidemment plein de charme mais pas prince pour autant. N’hésitez plus. Moi et mon fidèle destrier sommes prêts. Imaginez-vous, imaginez nous ensemble. Écoutez votre instinct. Une brève histoire, des moments savoureux, un roman, l’essentiel est de le vivre ensemble. Xtrêmes sensations garanties ou pas ;-). ». Quelqu’un qui a du vocabulaire, de l’humour et du style : voilà qui était original. Encore mieux : Gertrude en restait sans voix. Et soudainement, les premières lettres de son annonce se combinaient comme par magie devant mes yeux, formant les mots « MOI EN MIEUX ». C’était impossible et pourtant c’était bien écrit là sur mon écran, j’avais l’impression que ma destinée s’adressait à moi en caractère Times New Roman. Ça ne pouvait être que lui qui allait enfin me faire connaître les mystères de l’amour. « Comme la série avec Hélène Rolles » ne put s’empêcher de rajouter Gertrude, gâchant un peu l’effet de cette révélation mystique. Quoiqu’il en soit, je ne pouvais pas laisser passer l’occasion.
Comme il se devait, les premiers échanges furent presque magiques mais je ne pouvais m’empêcher d’appréhender la rencontre. Bien sûr, c’était un gentleman, le premier à venir avec une rose à la main. Il avait de l’esprit et pas que sur le papier. Comment n’aurais-je pas pu être littéralement subjuguée. Gertrude ne se manifestait que beaucoup plus rarement, apparemment soufflée elle aussi par le fait que quelqu’un soit autant séduit par ma petite personne que je l’étais de lui-même. Il me regardait avec des yeux plein de désir, il me trouvait belle. Et peut-être pour la première fois, je me sentais belle également. Ce qui nous emmena naturellement à mon premier vrai baiser. C’était lui, ce petit goût d’artichaut. Il me fit également découvrir tout un monde de sensations, je me régalais des échanges que nous pouvions avoir, se balader simplement main dans la main revêtait presque un caractère sacré. Mais nous n’étions pas dans un conte de fée : il avait une histoire avant moi et j’avais la mienne. Notre bout de chemin ensemble n’allait pas se terminer par le classique : « ils se marièrent et eurent beaucoup d’enfants ».
Pourtant il était bel et bien responsable d’un « mieux en moi ». Grâce à lui, je savais que je pouvais plaire non pas parce que j’étais la fille de…, la copine de… ou l’employée du mois mais parce que j’étais moi tout simplement. Et les souvenirs de ce que nous avions vécus ensemble prenaient tellement de place dans mon esprit, qu’il n’y en avait quasi plus pour Gertrude. Quand il lui arrivait encore de s’exprimer, elle le faisait d’une voix bien plus douce, plus apaisée. Il avait réussi en quelque sorte à dompter le dragon qu’elle était. L’acrimonie de Gertrude était devenue si grande avec les années que j’avais envisagé sérieusement la lobotomie comme seule solution. Finalement le souvenir du bon temps passé ensemble avait été bien plus efficace que le bistouri du neurochirurgien pour régler mon problème. Et plutôt que de déplorer la perte de mon premier amoureux, c’est animée d’une énergie et d’une motivation sans faille que je continuais la recherche de mon âme sœur. Après tout, le potager ne se limitait pas à un seul légume et il me restait plein de verdure à découvrir.

CéLine B.

présentation

Le matin j'aime grignoter quelques biscottes. Au milieu des miettes, parfois un stylo arrive à se frayer un chemin jusqu'à ma main,qui, par sa seule volonté, se met alors en action. De la pragmatique liste de courses à la tentative d'Haïku, cette écriture automatique agit comme une thérapie pour moi