dÉLIVRANCE

Roman est sous le feu des projecteurs depuis la proclamation du prix littéraire qui a couronné son dernier roman qui pour la première fois ne me mentionne pas. il sourie timidement aux journalistes, cherchant ses mots et ses arguments, redoutant les questions concernant ses sources d’inspiration et le tournant qu’a pris son oeuvre depuis quelques mois. Il craint surtout la simple évocation de mon existence. Mon départ a agi comme un révélateur sur lui, l’obligeant à se réinventer dans un monde sans moi. Son travail est enfin récompensé, après des années d’angoisses de pages blanches et d’écritures alimentaires. Néanmoins, il n’a toujours pas digéré ma trahison.

J’ai fait ce que d’autres femmes ont fait avant moi: prendre le large. Ma décision s’est imposée à moi, naturellement. Changer de vie. Me prendre en mains. Dans mes rêves les plus fous, je serais moi-même et une autre, un doux mélange acide, tout en restant unique et singulière. Moi! Je revendiquerais mon émancipation récente, gagnée de haute lutte. Je n'aurais plus jamais peur, plus jamais d'angoisses sur le temps qui passe et sur mes imperfections. J'avancerais tête baissée, forte de mon impulsivité et de mon esprit de réflexion. Je serais toujours de bonne humeur, même par temps de pluie, même aux heures de pointe dans les transports en commun, même lorsque l'envie de râler me titillerait. Je prendrais soin de moi et des autres, pas forcément dans cet ordre. Je me démaquillerais scrupuleusement matin et soir, pour entretenir ma peau et mon visage. Je ferais gommages et masques hydratants une fois par semaine, sans imposer ce spectacle à quiconque. Je serais la reine de l'organisation, sans désordre. Je saurais être une femme d'intérieur et d’extérieur. Je serais sur tous les fronts. Je ne serais jamais fatiguée. Je ne mentirais que par omission. J'écouterais mon instinct. J'abuserais de mon statut. Je vivrais comme bon me semble.

Roman m'en veut énormément. Entre lui et moi, c'est la guerre. Je ne veux ni ne peux revenir en arrière. Nous ne pourrons plus jamais nous entendre. Roman m'en veut. Beaucoup. Il ne le formule pas directement mais je le sens. Il tente de me faire payer mes choix et mon insolence, mon ingratitude et mon ambition. Je suis en train de lui échapper, ce qui lui déplaît. Pygmalion ne se sent plus légitime et sa confiance en lui menace de vaciller. Au début, tout était rose, de son point de vue : je lui étais plutôt soumise, reconnaissante de ce qu'il avait fait de et pour moi. Il se sentait rassuré, flatté mais j'ai fini par prendre mes distances. Sans me retourner. J'ai tout passé en revue. Je me suis remise en question. D'abord, je suis partie: je me suis échappée de l'histoire stricto sensu. Mon auteur ne me donnait plus entière satisfaction. Il me malmenait par ses mots, par les traits qu'il me prêtait. Il se vengeait, son encre devenant fiel. La direction qu'il donnait à mon personnage partait à vau-l'eau. J’incarnais ses fantasmes, ses peurs, ses enjeux, ses défis. Je n'en pouvais plus de devoir vivre des aventures sans lendemain avec des personnages plus falots et plus perfides les uns que les autres. Plus je vivotais, plus je m’étiolais. Mon auteur ne m'a rien épargné. Il ne prenait pas assez soin de moi, tant dans la prosopographie que dans l'éthopée. Aucune considération…Lasse de cette vie de papier, j'ai été obligée de me révolter, de récuser son point de vue sur moi, ce qu'il a mal pris, lui qui se voulait un spécialiste de la création, présent partout et visible nulle part. Un demi-dieu. Il lui manquait l'intuition pour comprendre les femmes. J'ai essayé de lui expliquer. Je l'ai mis devant le fait accompli. Il a cru qu’il perdait la raison. Mon statut de personnage ne me conférait qu’un droit, celui de me taire et de ne pas penser.

Je ne voulais pas un destin à la Emma Bovary ou à la Anna Karénine, en proie aux vicissitudes et aux atermoiements. Je voulais m'affranchir. Moi en mieux? Ce n'est plus son moi. Je suis moi, unique, vivante, sans auteur, sans Dieu ni maître. Moi qui ne pensais pas parvenir à mes fins, si vous me lisez, c’est que j’ai gagné. Je ne parle plus par le truchement de Roman. Je suis. Je vis. Plus seulement en noir et blanc.

Quant aux autres personnages, nos rapports sont très froids. Je les laisse là où ils sont, empêtrés dans des histoires qu'ils n'ont pas choisies et dont ils se contentent. Mes comparses ont quelque peu appréhendé mon départ et mon émancipation. A leurs yeux, j’ai outrepassé mes droits en m’en prenant à notre ami commun.

Ils voient ce qui les arrange. Je n’ai rien choisi. D’ordinaire, nous avons la main sur nos préférences, sur nos choix. Jusqu’à un passé récent, je faisais ce que l’on me disait de faire : j’avais les amis que l’on m’imposait, j’exerçais une profession qui ne rimait pas avec mes envies. J’habitais dans un lieu dénué de vie et de sens. Je n’avais qu’un droit, celui de me taire. On m’avait affublée d’un mari certes charmant mais transparent avec lequel je partageais des occupations qui entravaient ma créativité. Je n’avais pas l’âme d’un pantin articulé qui exécute ce que son auteur lui ordonne. Je ne suis pas une ingrate pour autant. Je sais que je dois tout à Roman, mon auteur. Après tout, ne suis-je pas à la base le produit de son imagination? Il m’a fait naître sur le papier mais après avoir fait le tour la question, il fallait que j’aille de l’avant.

Désormais, je vis ma petite vie avec grandeur, je découvre les charmes de l'absence de fiction. Dans notre rapport de force, Roman a tenté de me faire disparaître, en éliminant purement et simplement mon personnage de ses intrigues. En vain. Il aurait dû rester un narrateur omniscient. L'élève a dépassé le maître. Roman a su rebondir, puisqu’il se pavane aujourd’hui dans son statut d’auteur reconnu par la critique et le public.

Quant à moi, je veux plus. Je ne veux plus me satisfaire d'une vie de fiction. J'ai davantage à vivre. J’étais fatiguée de ne pas parler en mon nom, de ne pas avoir ma propre voix, de ne pas servir mes ambitions personnelles. En choisissant mes mots, ma manière de parler, j’ai compris qui j’étais. Je veux vivre ma vie, être mon propre auteur, écrire, écrire, écrire.

Sandra K.

présentation

Je lis comme je vis.