La désenchantée

Derrière la porte en bois, une voix s’éleva du fond de la pièce assombrie par les persiennes et les lourdes tentures qui obstruaient les fenêtres. Assise aux pieds d’une femme âgée, une jeune fille attendait.

« Tu es arrivée à l'âge où il faut… Où il va falloir que tu te maries. Ce sera dans sept jours. Je t’ai déjà trouvé un mari. Bien entendu, tu ne le verras pas avant le jour de tes noces. Comme c’est une occasion exceptionnelle, je te donne l’autorisation de sortir pour faire ton trousseau. Va maintenant. » dit-elle.

Shirin se releva avec difficulté. Elle n'arrivait plus à réfléchir, un voile était tombé devant ses yeux. Un mariage ! Dans sept jours ! Si peu de temps. Il fallait fuir ! Mais où ? Elle ne connaissait personne en dehors du harem. Péniblement, en s’appuyant contre le mur, elle réussit à rejoindre sa chambre et se prépara à sortir. Elle appela un eunuque, ne pouvant sortir seule. Enfin la jeune femme put franchir les immenses portes du palais de Topkapi et se dirigea vers la ville basse. Elle détourna ses regards des eaux scintillantes du Bosphore et se dépêcha de trouver un endroit au calme pour réfléchir. Ses pas la menèrent vers le joyau d’Istanbul, la Mosquée Bleue, en face d’Aya Sofia. Elle aimait le calme et la sérénité de ses jardins, et plus encore la quiétude qui régnait à l’intérieur. Pensivement, elle se mit à observer les murs couverts de mosaïques bleues, si fines et délicates que le plafond semblait peint. Les chapiteaux des colonnes, en marbre, étaient ciselés avec tant de finesse que l’on croyait y voir de la dentelle. L'opposé d'Aya Sofia, trop solennelle et sombre à son goût. Ses rêveries ne faisaient pas oublier à Shirin la gravité de sa situation. Elle ne voulait pas se marier. C’était établi. Mais que faire ? Prier ? Elle ne pouvait pas rester sans agir, il y avait sûrement une solution. Il y avait... Non... Du fond de son désespoir une pensée prit forme, mais elle était si sombre qu'elle refusait de l'évoquer. La Mort, pourtant, ne lui avait jamais paru aussi belle. Séduisante, réparatrice, comme le bras d'une amie sur lequel on peut se reposer. Shirin leva son visage baigné de larmes vers la lueur tremblotante des bougies. Elle se rappelait les feux immenses lors des veillées, les bains nocturnes pris en cachette avec ses amies au harem, la lumière du soleil dans les jardins du palais, et le voir se coucher au-dessus du Bosphore. En dépit de tout, elle aimait la vie. Elle ne pouvait, elle ne devait pas mourir. Elle fouilla sa mémoire, effleurant distraitement les broderies des tapis. Et soudain, au détour d’un fil d’or, un lointain souvenir lui remonta en mémoire, un conte de sa nourrice à Rabat. Celle-ci lui narrait souvent des histoires mettant en scène des djinns, ces esprits tantôt bons, tantôt mauvais dont on disait qu’ils pouvaient exaucer les vœux… Il y aura un prix à payer mais Shirin s’en souciait peu. Elle connaissait l’existence au palais d’une salle appelée « Salle de consultation des djinns ». Elle y retourna aussitôt. Bientôt elle se retrouva dans les couloirs du harem et pressa le pas. Shirin arriva finalement dans la Salle. Ses murs couverts de mosaïque et sa cheminée sombre dans un angle, couverte de faïences d’Iznik, créaient une atmosphère étouffante. Un grand brasero trônait au centre de la pièce, entouré de coussins et de divans. Shirin s’accroupit devant le feu et commença à réchauffer les braises. Quand il y eut assez de flammes, elle y jeta de l’encens et des graines de pavot. Puis elle laissa le feu mourir et s’approcha pour inhaler la fumée, tout en récitant la sourate Ar-Rahman destinée à l’invocation des djinns : « Il a créé l’homme d’argile sonnante comme la poterie, et il a créé les djinns de la flamme d’un feu sans fumée ». La chaleur la plongeait dans une demi-somnolence. Les yeux mi-clos, elle se balançait doucement. En fixant les braises, elle remarqua que la fumée disparaissait et que les braises rougeoyantes semblaient devenir d’immenses yeux qui la fixaient. Elle secoua la tête pour sortir de sa torpeur mais les yeux continuèrent à la fixer. Pire, ils grandissaient de plus en plus, finissant par emplir entièrement la pièce. Alors, une voix grave et sourde qui fit vibrer la pièce et jusqu’aux os de Shirin se fit entendre.
« Qui es-tu pour me troubler dans mon sommeil ?
- Ô Seigneur ! Je ne suis qu’une humble courtisane du harem de Topkapi. Je viens à vos pieds solliciter votre aide.
- Mon aide ? le djinn se mit à rire. Les mortels désirent toujours des choses si futiles.
- Seigneur, reprit Shirin, je désire la liberté. »
Le silence du djinn l’encouragea à continuer.
« La Sultane validée souhaite me marier à un vizir mais je le refuse. Peu m’importe qu’il soit beau ou non, plus riche que tous les sultans, je ne veux pas me marier. »
Les yeux la regardèrent attentivement, puis la voix reprit.
« Très bien ! Ton désir te sera accordé. Cependant pour cela tu devras m’obéir. Dans trois jours arrivera un homme qui demandera à faire de toi une de ses courtisanes. Tu accepteras et il t’emmènera hors du harem. Ensuite, tu seras libre ».
Shirin n’eut pas le temps de lui poser d’autres questions, le djinn avait disparu. Pendant les trois jours qui suivirent, elle attendit. Elle continua les préparatifs du mariage sans rien laisser paraître de ses projets. Le matin du quatrième jour, la Sultane Validée la fit demander dans son salon privé, où elle reçut Shirin allongée sur un divan. A sa droite se tenait un jeune homme élégant, richement habillé de vert. Croisant son regard, Shirin comprit que c’était l’homme dont avait parlé le djinn.
« Mon enfant assieds-toi, ordonna la mère du Sultan. Je te présente Schahzenan, le vizir du sultan de Rabat. Il connaissait ton père, et en son souvenir, il a envoyé son vizir pour te racheter et te ramener à Rabat. Tu pars dans trois jours avec lui. Va maintenant. »

Shirin fit une courte révérence et sortit. Elle ne se retint que difficilement de sauter et danser de joie. La liberté, enfin ! Elle ne cessait de sourire en imaginant à ce qu’elle pourrait faire une fois libre : voyager vers de nouvelles cités, des pays lointains... le Nouveau Monde peut-être dont on ramenait ces papegaux si amusants… Les jours suivants se passèrent dans la plus totale félicité. Mais dans la matinée du sixième jour elle aperçut le vizir traverser la Route Dorée pour retourner à sa chambre. Curieuse de savoir ce qu’il avait pu faire hors du harem, elle s’approcha doucement de la porte et regarda… Au centre de la pièce, trônait un grand brasero en bronze, couvert d’inscriptions talismaniques, tout comme la chemise qu’il avait revêtue. Il jeta des graines dans le feu, faisant crépiter les flammes. Lentement il se mit à tourner autour, la fumée qui emplissait un peu plus la pièce à chaque instant rendait Schahzenan un peu moins visible, mais elle pouvait toujours voir ses yeux qui brillaient comme des flammes. Soudain il murmura un mot et la jeune femme vit apparaître son visage dans la fumée. Elle écarquilla les yeux de surprise et de peur, mais ni ne cria, ni ne bougea. L’homme sourit puis souffla sur la fumée.
« Ô Shirin ! Si seulement tu avais su avant de lier ce contrat avec le djinn… avec moi ! » murmura Schahzenan en souriant.

Alors elle comprit et l’horreur de la situation lui apparut. Shirin serait esclave du djinn pour l’éternité. Incapable de bouger, la jeune fille regardait le djinn rire. A grand peine elle parvint à retourner dans sa chambre où elle s’effondra en pleurs. Que faire ? Comment échapper à son sort ? Et elle resta là, prostrée et sanglotant. L’aube la trouva ainsi, et elle s’éveilla à ses premières lueurs. Shirin réalisa alors qu’il ne lui restait que peu de temps pour agir. Elle avait un plan, venu lui aussi des contes qu'elle adorait étant enfant. C'était risqué mais s'il échouait, il ne lui resterait plus que la Mort, encore préférable à l’esclavage pour l'éternité.
Deux heures plus tard, habillée de ses plus beaux vêtements, elle fit envoyer un message au djinn pour lui demander de la retrouver à l’entrée du hammam. Aussitôt elle s’y précipita et chauffa autant qu’elle put la pièce, ainsi qu’un grand baquet d’huile chaude. Quand le djinn arriva, il trouva la porte légèrement entrouverte.
« Shirin ? Où es-tu ?, cria-t-il, poussant la porte.
- A l’intérieur, je suis désolée, je venais chercher mon pestammal que j’ai oublié ici. Entrez ! »
Le djinn pénétra totalement dans la pièce humide et chaude. Aussitôt Shirin se précipita et barra la porte d’entrée avant de jeter du sel sur la poignée. Puis elle jeta le baquet d’huile chaude sur le djinn.
« Que fais-tu ? hurla-t-il, tu penses pouvoir me capturer ainsi ? Pauvre folle ! »
Mais il avait à peine fini sa phrase que Shirin lui jeta les braises du brasero qui trônait au centre de la pièce. Un djinn ne peut périr par les flammes, mais lorsque son enveloppe corporelle meurt, il redevient feu et fumée. C’est ce qui arriva. Le djinn poussa un long hurlement qui retentit jusqu'au fin fond du palais. Il se transforma instantanément en une gigantesque torche. A ce moment, Shirin l’aspergea d’eau glacée, car le laisser plus longtemps ainsi aurait réduit la pièce en cendres, le djinn étant sous sa forme naturelle. L’eau glacée éteignit le feu et le transforma en vapeur. Or les toits des hammams étaient percés d’ouvertures bouchées par du verre, ce qui servait, d’après les conteurs, à capturer les péchés qui s’envolaient avec les vapeurs. Le djinn devenu fumée s’envola et fut capturé par un de ces morceaux de verre. Shirin s’enfuit aussitôt, se précipita dans les écuries et enfourcha un cheval sellé.

Personne ne la revit plus jamais au harem du palais de Topkapi. On dit que Shirin devint une grande marchande et qu’elle navigua sur les sept mers. Je ne sais ce que devint le djinn, mais un marchand du Bazar (qui lui-même l’aurait appris d’un eunuque du palais, lui-même l’ayant appris d’une servante du hammam) me raconta qu’il y resta longtemps, très longtemps...

MéLaine B.

présentation

"J'ai accompli de délicieux voyages, embarqué sur un mot". Balzac avait raison : il ne suffit parfois que d'un mot pour voyager, et j'ai vécu mes plus belles aventures sur ceux de Pierre Loti, Robert Louis Stevenson, Guy de Maupassant,... Autant de compagnons avec qui j'ai appris à voyager.