noël du passé, noël du présent

- Qui suis-je ? L’esprit du noël du futur, cette question ! Le suaire blanc et le fait que vous soyez en pyjama, cela aurait dû vous mettre la puce à l’oreille… Bon, devenons pragmatique un instant, si vous êtes effectivement en chemise de nuit, c’est principalement une conséquence de mon intervention inopinée dans votre nuit, pas d’un quelconque voyage initiatique.
Il semble réfléchir un instant avant d’arborer un sourire espiègle.
- Ou peut-être que si, mais dans un sens différent. Je suis un facilitateur, j’ouvre des portes sans serrure. J’offre l’accomplissement !
Peut-être qu’un esprit de noël aurait été préférable, cela aurait eu un côté mystique finalement rassurant. Elle se retrouve court vêtue devant une sorte de gourou en costume blanc, trônant au milieu d’une pièce flottant dans un océan d’air, drôle de rêverie tout de même… Le facilitateur en question enchaine les explications sans qu’elle n’y prête une attention trop soutenue, terminant tout de même par tendre l’oreille lorsque le ton devient plus vibrant. Dans l’intervalle le mur du fond, si on peut l’appeler ainsi, transparence oblige, se trouve constellé de minuscules lumières, blanches, rouges, oranges, vertes…
- … donc si aucun embranchement ne vous vient à l’esprit, je peux vous proposer un corpus de moments clé de votre existence. Vous pourrez ensuite choisir d’en modifier un. Sceptique ? Je vous propose d’appliquer ces concepts de suite !
Le scepticisme aurait été un luxe bien agréable, la réalité est que ce mur de lumière la mettait mal à l’aise, comme si elle se regardait dans un plan d’eau agitée.
- Donc, d’après le diagramme, votre vie comporte trois embranchements dits critiques, apparaissant en rouge ici, là et à droite, là-bas. Ces embranchements ont conditionné votre vie ultérieure, par vos choix, votre absence de choix ou encore votre ressenti de l’époque.
La gêne devenait maintenant viscérale, palpable, les points rouges semblaient saigner.
- Si l’on se penche sur le premier d’entre eux… Permettez que je connecte vos souvenirs, même enfouis… Ah voilà… Et effectivement je peux comprendre votre gêne… L’humiliation engendre inévitablement une perte de confiance, de repères. Les conséquences de cet incident sont visibles en suivant ces flèches oranges… La perte de vos moyens vous empêche d’impressionner votre examinateur lors de ce concours. Recalée, vos parents vous couperont les vivres. Vous décrochez un emploi de… Oh je compatis, je comprends maintenant votre légère odeur de moisi… L’homme de votre vie vous échappe, vous vous rabattez sur un remplaçant sans relief…
- Arrêtez.
Son premier mot semble le prendre de court.
- Que je saisisse tout cela. Vous pouvez changer ce moment et me faire profiter de toutes ses conséquences bénéfiques ?
- Oui ! Dans ce cas précis, vous résisterez à ce bizutage sordide en gagnant de ce fait le capital confiance qui vous a fait défaut par la suite. Votre vie s’adaptera instantanément à ces changements sans coup férir. L’accomplissement, je vous le répète.
Tant d’idées à ordonner, de rêves à portée de main. Tu es si quelconque ma fille… Tu peux effleurer la brillance, le bonheur, la… la.. Les yeux s’ouvrent en grand, le diagramme brille toujours, non…
- Est-il possible d’avoir les moments critiques d’autres personnes sur le graphe ?
- Ma foi c’est parfaitement inhabituel mais… Donnez-moi un nom et je peux utiliser le second mur virtuel. Madame… ouille c’est imprononçable, un nom étranger sans doute ? Voilà qui est fait… Une vie assez tranquille, visiblement… Mort sans éclat entre deux âges.
- Parfait… Et peut-on superposer les diagrammes pour faire ressortir nos interactions éventuelles ?
- Oui ! Totalement ! J’avoue être curieux de votre initiative, vous n’êtes pas, comment dire, habituelle madame… Voilà qui est fait, vos interactions apparaissent sur ce troisième mur où on voit que…
Elle le coupe, indiquant le troisième mur.
- Et si nous faisions le changement que vous proposiez à présent ?
- Il est déjà en mémoire de fait, je suis obligé de prévoir les actions pour gagner du temps… Voilà… Oh…
La nuit était tombée, un cube de noir dans un espace blanc. Est-il normal que la nuit soit noire d’ailleurs ? Le second mur ne comprenait plus que quelques lampions dérisoires, le troisième avait perdu la moitié de son éclat, à première vue.
- Pourquoi cette pénombre monsieur le facilitateur ?
- - Il semble qu’une mort précoce en soit la cause, mais pourquoi votre résistance à l’humiliation, ou son absence, en serait la cause… Je ne saisis pas.
Sans bruit elle s’est approchée des lumières, les caresse doucement, réprime un soupir avant de se retourner vers lui.
- La faiblesse… Ne le voyez-vous pas ? Je suis une faible, vous l’avez sous-entendu sans l’expliciter… Et que fait une faible quand une éphémère se débat dans une toile d’araignée ? Elle l’aide… Les forts plient le monde à leur volonté, écrasent l’éphémère, la ballotent en tous sens, ne la voient même pas, qui sait… En restant faible j’ai brisé la toile, en devenant forte selon vos critères, je serais passée au large. L’éphémère ? Une gamine, une paumée aidée par une vagabonde, hébergée, ceinturée lors de ses crises de sanglots, et ensuite, ma meilleure amie… Votre machine ne dit pas tout monsieur visiblement…
L’homme est resté une main sur son tableau, interloqué ou pensif, difficile à voir, mais simple à devenir avec ses paroles suivantes.
- Et… Les autres embranchements ?
- Aucun besoin de les connaitre, je me doute qu’ils m’écarteront de ce que je suis, de ce chemin qui m’a modelée. Une sûreté… C’est donc cela l’accomplissement ? Les meilleures décisions au meilleur moment, pour tendre vers un état où on est la reine de la colline, ayant tout réussi en oubliant les fils qui tiennent tout cela, en oubliant les autres et leur contact… Non, cette amélioration, je n’en veux pas.
Une minute, deux, trois. L’homme ne la regarde plus, fixant le diagramme, puis actionnant un levier invisible, les murs soudain perdent de leur éclat.
- S’il vous plait… La voix était tenue, quoique assurée… Puis-je tout de même changer quelque chose, quelques minutes, pas plus.
- Eh bien, oui, vous pouvez effectivement, mais je ne comprends plus, vous disiez…
- Cela ne changera pas l’histoire, la mienne tout du moins. Si c’est possible, je voudrais revenir ici-même.
Haussement de sourcil, de lassitude sans doute.
- Faire un voyage sans influer sur sa vie ? C’est bien sûr possible, mais très peu demandé vous vous en doutez. Donnez vos coordonnées. Vous n’avez qu’une dizaine de minutes…
- Merci…
La chambre est impersonnelle, froide, comme la forme allongée, les pupilles vides, sans réaction. Elle tressaille pourtant en ressentant la présence, d’abord dans l’atmosphère, puis dans la voix, puis dans la chaleur de la main, elle se redresse, faiblement, une dernière fois sans doute.
- Tu es venue… Comment… Tu étais si loin…
- Chuuut ne parle plus, écoute-moi simplement. Je suis venue, je t’avais dit que je ne te laisserais pas seule… Laisse-moi simplement te raconter une histoire, le récit d’une vie, celle que j’ai passée avec toi…
Les mots s’échappent doucement, sans précipitation, jusqu’à leur tarissement. Le retour, sans heurts, paisible, la prend sans surprise aucune. Les quelques minutes égrenées ont semble-t-il occasionné un changement dans la pièce, comme intimement illuminée par une heure bleue fictive. Le facilitateur est à présent adossé à un des murs lumineux, bras croisés, la voix plus douce à présent.
- Vous l’avez accompagnée jusqu’au bout, c’était donc cela que vous vouliez changer, mais pourquoi elle et non vous ?
- Je vous l’ai déjà dit, je ne renie pas ce qu’a été ma vie, je ne me changerai pas, mais… Mais vous pouvez essayer de gommer certains regrets… Vous l’avez reconnue je pense, mon amie, l'éphémére… Je n’étais pas à ses côtés à la fin, une meilleure version de moi-même se devait d’utiliser ce cadeau pour le faire… Mon erreur initiale, telle que vous me l’avez décrite, l’a ultérieurement sauvée. Ce que vous me proposiez c’est simplement de confirmer la beauté de cette erreur…
Nouveau soupir, le dernier.
- C’est fini maintenant, le don s’est évaporé, puis-je rentrer à présent, monsieur le facilitateur ? Les lumières s’éteignent, votre costume pâlit et j’ai froid maintenant… Peut-être que, la magie de noël dissipée, cet endroit n’est plus qu’un tissu gris, celui dont on tisse parfois les rêves.
Son essai par essence désespéré de donner de la consistance à sa réponse est quasiment mort-né, il finit par dessiner de nouveau le sourire mutin de notre rencontre tout en me désignant un rai de lumière gagnant en vigueur dans la pièce, derrière elle.
- Retournez à votre unicité madame, franchissez le quatrième mur, on ne peut que s’incliner devant un choix si original pour une ligne de vie… Que la vôtre garde son équilibre, il est précieux…
- Pensez-vous que je sois meilleure que je n’étais, monsieur ?
Le reste se perd dans la clarté, sans réponse formulée, sans chemin dévoilé, des cieux à la boue, ou l’inverse… La voilà qui saute de son lit machinalement, se précipité hirsute dans la cuisine dans la fragrance des tartines chaudes et le gargouillement d’une mécanique grippée. Le gris léger de la pièce contraste singulièrement avec le kaléidoscope lumineux entrevu au cœur de la nuit. L’homme s’affaire sur l’appareil, les morceaux de pain gisant tels des victimes sur le plan de travail.
- Ah te voilà ! Nous sommes en retard et ce damné appareil fait des siennes… Ce n’est rien, un peu de fumée je pense… Hum… Dis… Tu me regardes étrangement mon cœur…
Les souvenirs de la nuit, tenaces, essaient de replacer l’homme dans l’entrelacs de nœuds lumineux, jusqu’à ce qu’un revers de main spirituel ne les chasse, tandis qu’un sourire accueille les efforts maladroits du bricoleur improvisé, les yeux encore perdus dans le vague.
- Oui, un peu de fumée, rien de plus… Prends-moi dans tes bras…

Gonzague C.

présentation

Ancien lecteur éclectique (Lovecraft, Zola, Scott Card, Balzac...) je me suis progressivement détaché des classiques pour fouiller dans mon propre ressenti. Essayant, finalement, de créer mon propre référentiel littéraire en puisant dans le sentiment littéraire lui-même, par petits pas.