adèle

D'un coup, les feuilles sont tombées. La veille, on était au bord de la plage à prendre le soleil. Il faisait beau, l'été au début du mois d'octobre. A dix-sept heures, il a pris le train pour rentrer chez lui, et je suis restée seule avec la mer et les mouettes qui riaient. Maintenant, il fait froid. J'ai sorti mon manteau et j'ai attrapé un rhume. Dehors c'est comme dans mon cœur, il est loin et le soleil ne caresse plus ma peau.
Les vacances ont commencé comme ça. Quand j'ai pris l'avion, j'ai eu l'impression de m'arracher un peu plus le cœur. Je me suis évanouie au décollage. Ensuite, m'a raconté l'hôtesse de l'air, un mec un peu maladroit m'a porté jusqu'en business class. Il a manqué de me faire tomber en voulant me poser délicatement dans le siège. Je crois que c'est à ce moment-là que je me suis réveillée, mais j'ai gardé les yeux fermés. L'hôtesse a posé une couverture sur mes jambes et contrôlé mon pouls. Il n'y avait pas de médecin à bord. Je me suis rendormie. Le ventre salement noué. J'ai toujours eu le chic pour me rendre malheureuse. Ainsi va la vie.
Mon premier mec, c'était un gentil, on aurait pu passer du temps ensemble. Plus de temps, je veux dire. Un jour, j'avais dix-sept ans, il a voulu me faire l'amour. Ça faisait six mois que j'attendais ça, et déjà je commençais à m'ennuyer avec lui. Il a passé une demie-heure à tourner autour du pot avec ses caresses languissantes. C'était dans son lit, après dîner. J'ai failli m'endormir, puis je l'ai envoyé voir ailleurs. Je suis rentrée chez moi, les sentiments en vrac tombés au pied du lit. C'était fini. Le lendemain, je trouvais un garçon plus capable.
Je me suis réveillé juste avant l'atterrissage, les oreilles bouchées. Le mec à côté de moi s'était tâché avec le vin rouge, il me souriait, comme si on n'avait que ça à foutre. Ça m'a toujours énervé ce côté mièvre et mielleux chez les gens, comme si on était là pour s'aimer. Le pied sur le tarmac, j'ai respiré un grand coup et j'ai pris la sortie.
Je suis arrivée chez Caroline avec la tête comme ça, triste, le cafard qui colle aux basques.
Elle m'a collé une claque dès le début, avant de me faire la bise. Elle m'a dit que je tirais une tête d'enterrement. Je n'ai pas su la contredire, vu qu'elle avait raison, et j'ai été chiante encore. Je me suis expliquée, puis excusée de la contrarier. On ne s'était pas vu depuis trois ans et je lui servais déjà une rengaine mélancolique.

Caroline, elle a un truc. Elle n'est jamais en colère, ni déprimée. Elle a l'air de voler tout le temps. A côté d'elle, j'ai l'impression de me plaindre en permanence, un arrière-plan d'insatisfaction sans raison valable. Tout ce que je déteste, quoi. Elle le sait bien et me nargue à l'occasion là-dessus. Elle me dit avec un sourire en coin : « Adèle, Tu te détends. Continue comme ça et je ne te cause plus. ». Ça m'énerve, mais elle a raison. Son mec Alban, il ne se prend jamais au sérieux. La dernière fois, un homme le branche, genre toujours propre sur lui. Dans le regard d'Alban, j'ai vu passer un oiseau qui vole puis un nez de clown. Il n'a même pas cherché à avoir raison. Lui, il pensait juste à la dernière femme avec laquelle il avait couché. Il se disait qu'elle lui irait bien au bras, au mec sérieux. Il se disait aussi que l'autre devait être loin de savoir ce qu'il avait dans la tête, à cause de son look négligé. Mais les femmes savent repérer ça, les mecs qui ne feront pas d'histoire ensuite. Moi, c'est toujours les autres que je me tape, ceux qui ne savent pas où aller, ou ceux qui savent trop bien où ils sont. Mais qui ne connaissent rien autour.

« Eh la rêveuse, va te maquiller ! Les potes arrivent dans cinq minutes » me lance Caroline, qui attend une vingtaine de copains ce soir.

De l'autre côté du couloir la séparant de l'appartement de Caroline, alors qu'Adèle se maquille sans trop y croire, Julia se prépare dans la salle de bains. Elle a des jambes longues et porte une jupe serrée. Un pendentif doré tombe dans son décolleté ; son rouge à lèvres et le mascara finiront par accrocher les indécis. Son homme, Grégoire, ramasse à la va-vite un T-shirt et un pantalon trouvés sur son passage. Il enfile ce dernier en sautant à pied joint devant Julia, les clés de l'appartement dans la bouche. Il ne remarque même plus les préparatifs de sa femme. A la dernière soirée, elle a fini dans les bras d'un autre. Allez viens, on va encore être en retard chez Caroline ! lui lance-t-elle. Il récupère une bouteille de champagne dans le frigo, puis ouvre la porte de leur appartement. En face, celle de Caroline est entrouverte.

Jupe serrée, décolleté et pendentif accrocheur, maquillage discret soulignant un regard doux. Une femme magnifique entre, accompagné de son mec qui tient négligemment une bouteille de champagne par le goulot. Il n'a rien à voir avec elle.
Je ne le quitte plus des yeux. Je n'y peux rien, je me sens comme une gamine qui aurait repéré un garçon plus vieux qu'elle dans la cour d'école, et dont elle tomberait secrètement amoureuse. Je sais que je ne l'accrocherais pas, vu les exigences qu'il a l'air d'avoir en matière de femmes. Mais c'est comme au décollage dans l'avion, je ne suis plus sûre de maîtriser complètement le déroulement des événements. Ses yeux, ses lèvres, sa manière de se déplacer. Discret mais pas timide. Je ne comprends pas ce désaccord entre lui et elle. Comment une femme aussi élégante peut sembler ne pas s'intéresser à cet homme ? Comment peut-il la dénigrer ? Je ne sais pas pourquoi je réfléchis à tout ça, vu que je n'ai aucune chance. Si j'avais les formes de sa copine, je tenterais la carte de la séduction sans hésiter... Mais là, non. Considérant le manque de confiance qui me travaille depuis trois jours. Le cuisant échec de ma dernière tentative pour séduire un homme que je trouvais beau. Et la claque de Caroline. Mon dernier mec, celui du train de dix-sept heures, je l'avais eu comme ça : j'avais jeté ce qui me restait de dévolu sur un homme qui n'était pas du genre passionné, je me suis demandé après quelques temps s'il n'avait pas dit oui pour me faire plaisir et ne pas avoir à dire non. J'avais fini par le remercier, aimablement, il était parti puis je m'étais assise au bord du lit, avec le sentiment de solitude exacerbé par l'échec de ma tentative pour ne plus l'être, seule. Voilà ; ne plus se trouver belle, finalement. Faire des efforts pour les copines, qu'elles ne me sentent pas au fond du trou. Rechercher les regards dans la foule, s'y accrocher comme si c'était un oui, repartir. Ne pas manger pendant deux jours.
Je repense aux paroles de Caroline. « Adèle, Tu te détends. Continue comme ça et je ne te cause plus. ». Elle est vraiment belle, elle, humainement parlant. Je ressens à nouveau la douleur cinglante mais éphémère de la gifle qu'elle m'a collée. Ça fait du bien, parfois. Il faut que j'arrête de ressasser ces moments ratés. Je me sers une coupe de champagne, l'apéro ayant été entamé. Les autres, c'est fou ce qu'ils peuvent faire du bien. Même elle, finalement, l'élégante qui se pavane un peu. On aperçoit dans sa beauté et le soin qu'elle y porte que ça manque un peu de simplicité. C'est égoïste et presque mesquin mais ça me rassure, et j'oublie doucement ma complainte. D'autant plus que son homme s'approche pour me dire bonjour, le sourire suspendu aux lèvres, l'air absorbé et le regard qui glisse vers mes épaules nues. Je le mange des yeux, lui rend son regard sans y réfléchir. Plus rien n'existe de mon blues du départ. Il marque une pause face à moi, hésite mais ne trouve pas le mot qui conviendrait. Il s'éloigne vers la terrasse, une cigarette à la main. Je le vois de loin jeter un coup d'oeil à ma silhouette. Sa femme commence à roucouler en présence d'un autre homme.
Je vais voir Caroline, lui glisse un mot à l'oreille à propos de son voisin qui immanquablement me fait craquer. Je ne dois pas être si effacée que ça, pour qu'il me prête de l'attention. Je n'ai pas de pendentif, mais va savoir... quelque chose doit scintiller dans mon regard, pour qu'il s'arrête comme il l'a fait. Je m'assied dans le canapé. J'entame la discussion avec un autre homme, peu importe ce qu'il pensera de moi. La discrète bretelle de mon soutien gorge retient son attention, et je jette aux orties les questions qui m'assaillaient voilà quinze minutes.
Je remercie intérieurement Caroline. Derrière la baie vitrée, il termine sa cigarette, se retourne et me regarde. Je lui souris. J'ai bien fait de prendre l'avion.

Florent M.

présentation

mon auteur préféré, andrea camilleri ; son personnage Montalbano. j'ai des goûts éclectiques en matière de lecture, pour peu que je ne m'ennuie pas !